L'extension psychologique de la neuropsychologie et son enjeu éthique

"Un psychologue clinicien peut faire une observation, travailler une plainte cognitive en référence à une réalité psychique et familiale. On sort donc, de fait, de la médecine et de la psychologie pathologique avec les discours neuropsychologiques qui empruntent leurs modèles à des théories physiques comme celle (ancienne) de la cybernétique, celle de l'information ou des neurones formels en réseau."

Par : Philippe Viard, Docteur en psychopathologie clinique, psychologue clinicien en SSR, UCC et USLD, Hôpital Bernard Desplats, Bourganeuf (23400) | Publié le : 05 Septembre 2014

« C'est donc à une physique repeinte aux couleurs de la psychologie qu'a été réduite la biologie. » Jean-Pierre Dupuy
 
 
Des raisons scientifiques et éthiques sérieuses justifient la décision de maintenir la neuropsychologie dans le cercle de la neurologie et de la médecine. Si d'aucuns veulent construire des neuropsychologies dans le champ des sciences de l'ingénieur, de l'analyse systémique et des modèles logarithmiques ou formelles, ils sortent du champ des faits biologiques. Le neurone n'est plus cellule mais composant ou processeur. Ce ne sont pas alors des malades qui sont pris en charge mais ce que leur « condition pathologique » fournit comme possibilité de compréhension de la cognition humaine. Cette condition est une possibilité pour la connaissance des « fonctions de l'esprit » ; démarche légitime, la construction d'une « science de la vie mentale » éclipse largement la question de la subjectivité, de la psychogenèse, de la pathologie et de la souffrance des personnes affectées par la maladie. La question est de savoir si le praticien demeure dans le champ du soin ou s'en affranchit pour d'autres horizons. Au train où vont les choses, l'extension psychologique de le neuropsychologie semble hésiter entre sa dissolution dans une nouvelle psychophysique ou « naturalisation de l'esprit » (encore convient-il de bien entendre le mot nature), une psychologie cognitive dont l'experimentum est l'observation des comportements en lien avec un événement ou l'exécution d'une tâche et une psychologie pathologique en rupture avec l'épiphénoménisme neuronal.
L'anthropologie clinique et la paléoanthropologie auraient leur mot à dire dans les modalités de cette extension, car elles ne sont pas ignorantes, l'une et l'autre, du fait que la pensée, comme le rappelle Alain Prochiantz, n'a pas de siège, « qu’elle est le rapport adaptatif entre le vivant (individus et espèces) et son milieu. »
Si la pensée, phénomène de la nature commun aux organismes, est bien ce rapport, elle n'a plus à s'incarner dans une structure ou une machine et donc tombe le postulat (substantialiste) d'une neuropsychologie cognitiviste. La théorie de l'implémentation ou de l'incarnation de processus, d'algorithmes dans le cerveau peut confiner à la « déification » d'un organe.
 
Ces courants d'une neuropsychologie « émancipée » de la neurologie se positionnent « au chevet du malade » cérébrolésé mais dans une autre intention que celle du clinicien : ils sont investigateurs des processus de cognition à la faveur d'un dommage cérébral.  Autrement dit, ils ne sont pas, là, présents au lit du malade, dans une position thérapeutique. Un neurologue peut faire cette investigation avec les outils de la neuropyschologie, mais il reste médecin en référence à une réalité organique et sociale (un accident du travail par exemple, une agression). Un psychologue clinicien peut faire une observation, travailler une plainte cognitive en référence à une réalité psychique et familiale. On sort donc, de fait, de la médecine et de la psychologie pathologique avec les discours neuropsychologiques qui empruntent leurs modèles à des théories physiques comme celle (ancienne) de la cybernétique, celle de l'information ou des neurones formels en réseau. On parle beaucoup, en ces matières, d'information sans toujours bien définir de quoi il est question. Comme l'écrivent Georges Chapouthier et Frédéric Kaplan : « La métaphore file si bien qu'on finit par oublier que c'en est une. »
 
La neurologie, la gériatrie, la psychiatrie et la psychologie clinique ont intérêt pour les patients et leur famille à renforcer leur colloque dans un esprit interdisciplinaire et laïque. Les cliniciens ne peuvent non plus ignorer l'existence de « tensions budgétaires » considérables qui précipitent la recomposition des  qualifications, des métiers et de l'organisation des soins dans l'objectif de réduire les coûts et la « visibilité budgétaire » de certaines dépenses.

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